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RUBRIQUE : Bibliothèque des textes
POUR UNE ARCHITECTURE FÉBRILE



Une construction imminente qui se pense comme un empilement, une mise en pile, de bord à bord, ou même de re-bord à re-bord. Comme s’il y avait des bords supplémentaires, des bords à nouveau, les choses, les idées, les matériaux, les images, les sensations sont mises en bord… quelque chose au bord. Chaque étage de rebords pèse sur notre conscience ; parfois, il y a une forte fièvre de présences, parfois c’est un refroidissement dans le transport des idées, dans la vitesse des mouvements, un refroidissement du temps. On peut construire une chose dans l’envergure du sol, avec le pied vite, dans le sable, dans l’orifice d’un pourtour faire une pile. Il faut de la masse, du volume sur le bord, au bord de quelque chose, près de la pile, la pile de quelque chose… L‘architecture fébrile de la pile ou du rebord…

Ensuite, il y a un quai où l’on empile, un rebord du quai du train ou du fleuve, du quai de la table, de la main, de quelque chose. Faire un immeuble de quais ou de rebords de choses tremblantes, au bord de quelque chose de tremblant. L’architecture fébrile est une position, une attitude, une posture, une édification … C’est même un style, comme un écart entre deux bords, un écart entre une matière et une forme, comme une pointe, un bord pointu. Le détail est le bord pointu d’une chose, l’emboîtage de détails produit des emboîtages de bords. L’architecture fébrile se conçoit comme une construction de choses mises bord à bord, elle se construit selon des fluxions (afflux de sang : architecture sanguine) ou selon des fluctuations de la température de notre propre conscience (formation de l’expérience consciente et des états d’être : architecture fébrile d’apprentissage). Le générique, le contour et la consistance de toute chose se trouvent alors cristallisés dans l’étude approfondie des rebords.

Allongement, extension des domaines du temps, acceptation du temps que nécessitent les choses… Paresse, désistements, somnambulisme… Déqualification des durées, épuration et dépouillement des modes temporels, économie du temps (fabriquer du temps avec peu)… Repérage des commencements, des bords, des bouts, occupation des cadences… Mesure et approfondissement personnels de ses propres rebords, de ses franges, limites, emboîtage de détails et fragments biographiques…

La pensée somnambule

L’architecture fébrile est une construction automate ; l’instinct et l’instant comme un seul et même mot, la situation y est immédiate et instinctive… Tisser des immédiats, des archives d’instants successifs, tout en se mettant hors de soi. Tendre à « un désinvestissement partiel de l’activité de penser », ou bien penser vite et ardemment ; mettre en bord puis mailler, tricoter du temps, passer une chose dans une autre, une idée dans une autre, lier la boucle, le cercle, annelets et anneaux, cotte de maille, tricoter les détails, des mémoires de détails. L’instinct et l’instant, le somnambule et le funambule.

La pensée tisse un fil sur lequel la conscience se déplace. Le fil se tend d’un bord à l’autre, un parcours se matérialise tendu et fébrile. Le fil comme la parole s’y étire, mot après mot, concept après concept, le pas du funambule se fait léger. Points, lignes, traits, guillemets, tirets… Des plans-séquences de pensées. Le funambule automate dévide sa pelote d’idées ; en la matière, le seuil de tolérance de toute stabilité se mesure à la force d’équilibre des concepts usités ; somnambule et funambule partagent le même risque. Sous le pied, un vide époustouflant.

L’architecture fébrile se déploie dans une hâte somnambule. Elle exige une dilatation incalculable des temps de décisions et des temps d’action ; pour se construire mentalement, elle a besoin d’enregistrer en temps réel tous les détails et les indices, les bouts et les bords des éléments qui la constituent. Les porte-à-faux, les angles morts, les écarts, les signes insistants (sens obtus) sont autant de seuils de constructions, d’étages, de lieux ou de zones d’empilements des matériaux de la pensée somnambule.

Fréquenter les seuils ; l’architecture fébrile exige du mouvement, se déplacer à l’intérieur des espaces construits ou déconstruits, créer des activités d’un nouvel âge où le promeneur dérive, stocke et déstocke les matériaux de la pensée somnambule. Perdre du temps, chercher à coloniser les phénomènes, longer des temps d’une étroitesse infinie, tourner à gauche là où le corps s’étire. Laisser la parole et les gestes en avant des idées, penser après, surtout penser… Trouver quoi chercher, chercher de quoi trouver. Produire des zones de suspensions, des ateliers du bord du temps, mobiles, limitrophes et fébriles.

L’avenir est aux activités déambulatoires.

Construire …au bord du temps, Alain Goulesque, Juin 2003

Alain Goulesque
16 mai 2008




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